Andrei PUICĂ

Né le 18 décembre 1990 à Lipova en Roumanie, Andrei Puică dessine depuis toujours. Diplômé d’architecture à l’Université Politehnica de Timişoara, il collabore, avec la coloriste Evelyne Krall et Andrei Cherascu , au premier tome d’une série de bande dessinée intitulée « Terapie de Basm« . Fort de cette expérience, il fonde immédiatement dans la foulée le studio Kape Illustration spécialisé dans les illustrations de manifestations culturelles, affiches de concerts, jaquettes de CD et vinyles, T-shirts, scénographie, etc. Projet de longue haleine, « Les oiseaux lumineux » est son premier album de bandes dessinées en solo.

INTERVIEW

Bonjour Andrei, le public français te connais mal, voir pas du tout. Peux-tu te présenter brièvement ?

Bonjour ! Je suis illustrateur et parfois conteur à Timișoara en Roumanie. Ce sont mes études qui m’ont amené dans cette ville en 2009. En 2015, j’ai obtenu mon diplôme d’architecture à l’Université Politehnica de Timișoara… même si je n’ai jamais voulu travailler dans ce domaine. C’est lors de ma dernière année que j’ai commencé à officier en tant qu’illustrateur, en 2013, en collaborant avec la coloriste Evelyne Krall et l’écrivain Andrei Chersacu sur notre toute première bande dessinée. C’était le premier numéro de Terapie de Basm (La thérapie par les contes populaires). Puis, dans la même année, Evelyne maîtrisant l’aspect numérique et moi le dessin plus traditionnel, nous avons fondé le studio Kape Illustration principalement axés sur le domaine musical avec des affiches pour différents concerts et événements culturels, des illustrations de t-shirts, des couvertures d’albums musicaux et des vinyles et puis de la scénographie, aussi. Parallèlement à ces projets de commandes, nous nous concentrions chacun sur nos propres projets, et le mien était un roman graphique intitulé Supherar (toujours en cours de réalisation) et la bande dessinée Les oiseaux lumineux. La collaboration avec Evelyne Krall a pris fin en 2018 au bout de 5 ans. Chacun partant dans des directions artistiques différentes. Kape Illustration s’est dissout en 2019 et depuis ce moment-là, je me suis concentré à la finalisation des oiseaux lumineux.

Scénario, dessin, couleur, maquette, lettrage, etc. A l’instar de Maria et Ileana Surducan et bien d’autres, tu fais partie de ces jeunes auteurs venus de Roumanie maîtrisant tous les aspects d’une bande dessinée. Comment expliques-tu une telle polyvalence ?

Je ne sais pas vraiment quoi dire à ce sujet car je n’y ai jamais beaucoup réfléchi. Pour moi, cela a toujours été une évidence. Si vous créez une histoire et que vous en connaissez tous ses détails, il serait dommage de ne pas la traiter dans son intégralité. Je pense que tout se résume à la force du lien unissant l’auteur à l’histoire qu’il a en tête. Est-ce que l’histoire vient du fond de votre cœur ? Vous hante-t-elle parfois la nuit ? Vous inquiétez-vous de ne pas être suffisamment bon ou mature pour la faire vivre ? Oubliez-vous parfois de manger parce que vous vous laissez envahir par ce récit ? Parce que nous tombons amoureux de nos histoires, nous nous laissons emporter par elles. Elles nous suivent, partout, tout le temps. Et on se sent une responsabilité envers elle. Me concernant, la question de la polyvalence ne se pose pas, elle s’impose.

Complètement inédit, même en Roumanie, comment Les oiseaux lumineux sont-ils arrivés entre les mains des Aventuriers de l’Etrange ? Et comment s’est déroulée la collaboration ?

Je dois tout à Maria Surducan (Au cœur des terres ensorcelées, Le bal des douze princesses). Elle m’avait beaucoup parlé des Aventuriers de l’Etrange. Je lui ai fait confiance et j’ai décidé de contacter Marc-Antoine Fleuret à la fin de l’été 2019. Et je suis très heureux de l’avoir fait. Toutes les conversations et les échanges d’idées que nous avons eues depuis que nous avons commencé à collaborer se sont révélés très fructueux. J’ai aimé la collaboration sur ce livre parce que Les Aventuriers de l’Etrange sont passionnés et déterminés à faire que les choses deviennent possibles. Les Aventuriers de l’Etrange offrent respect et confiance à tous les auteurs avec lesquels ils décident de collaborer. Le jour où mon propre stock du livres est arrivé, ça a probablement été l’un des plus beaux moments de ma vie. J’ai été submergé lorsque j’ai tenu l’album entre mes mains pour la toute première fois. Je n’arrivais pas à croire à quel point c’était vrai. Je suis extrêmement satisfait à la fois de la qualité d’impression et du façonnage du livre.

En découvrant cet album, on se rend compte d’un univers graphique très personnel qui puise son inspiration chez des grands maîtres du dessin comme Druillet, Miyazaki ou encore Mucha. Peux-tu nous donner davantage de précisions ?

Dans le passé, lorsque j’étais au lycée, je m’inspirais des dessins-animés et du manga. Cela a duré un temps, mais certains de mes amis m’ont encouragé à aller plus loin et en essayant de découvrir mon propre style. Je pense que le déclic s’est fait vers 2009, lorsque les gens de KF Arad m’ont présenté une variété de livres illustrés et de bandes dessinées. Ils étaient tous intéressants mais un seul d’entre eux a vraiment attiré mon attention. C’était une BD de Sam Kieth intitulée The Maxx. Dès que j’ai ouvert le livre, j’ai immédiatement aimé. Mais je ne savais pas exactement pourquoi. J’ai donc passé du temps à étudier Sam Kieth et son travail. Ensorcelé par son art, mon style de dessin a radicalement changé. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert ce qui m’attirait en premier lieu. C’était sa manière de dessiner les personnages. La deuxième chose importante que j’aimais chez lui était la façon dont il avait l’habitude d’insérer et de suggérer des éléments Art Nouveau et Art Déco dans ses bandes dessinées. En cela, je parle à la fois du cadrage et de la mise en page. Le style de Sam Kieth a tendance à être assez brutal parfois, mais il y a quelques rares moments où ses personnages sont présentés de manière délicate, c’est là que vous pouvez découvrir la vraie beauté et la fragilité qui se cachent en dessous. C’est ce que j’adore chez Sam Kieth. Puis en 2011, alors que je commençais à peine à travailler sur le roman graphique Supherar, j’ai rencontré Ovidiu Hrin. Je lui ai montré quelles pages terminées et elle m’a présentée brièvement le travail de Hayao Miyazaki et toutes les animations du Studio Ghibli. Ce fut un autre tournant pour moi. Après avoir vu les animations du maître japonais, j’ai commencé à implémenter plus d’âme et de magie dans chacune de mes illustrations. Je voulais apprendre à insuffler la chaleur, la pureté et la sincérité que nous découvrons dans le travail de Hayao Miyazaki dans tout ce que je faisais. En 2013, pour les besoins de Kape Illustration, j’ai commencé à étudier énormément d’artistes afin de m’en inspirer. Je suis immédiatement tombé amoureux de l’Art nouveau et d’Alfons Mucha. Je me suis aussi senti très attiré par l’œuvre de Sandro Botticelli. Mais pas seulement, énormément d’artistes de différents domaines m’inspirent. La liste serait trop longue.

Les oiseaux lumineux est un album puissant dont on sent une sincérité absolue. Comment est-il né ?

En 2014, Octavian-Nicolae Horvath, le chanteur principal d’Implant Pentru Refuz, nous a commandé une animation pour le clip de leur chanson Păsări Aprinse. Et il voulait savoir si nous pouvions les aider. Je lui ai dit que nous ne possédions pas les compétences nécessaires pour faire une animation, mais nous pourrions faire une bande dessinée. Je pourrais proposer une histoire, la présenter aux membres du groupe et s’ils le souhaitaient, je commencerais à travailler sur les pages finales et Evelyne pourrait m’aider sur la partie couleur. C’est donc cette année-là que nous avons entrepris ce voyage pour faire la bande dessinée pour Implant Pentru Refuz. En 2014, j’étais encore étudiant et j’avais peu de temps pour travailler sur l’album. J’ai dû étudier pour réussir tous mes examens et terminer mes études, et aussi travailler sur d’autres projets pour gagner ma vie. Ainsi, entre les années 2014-2015, je n’ai réussi qu’à rédiger le storyboard. J’ai commencé à travailler sur la bande dessinée réelle immédiatement après avoir terminé mes études au milieu de 2015. Ainsi, l’évolution de ce livre a été, dès le départ, atypique et très curieuse.

Chaque page est foisonnante, truffée de détails et d’une richesse incroyable ; tant dans le dessin que dans le scénario. On imagine que tu as mis un temps fou pour créer cet album. Combien de temps de travail exactement et sur quel format travailles-tu ?

Comme je l’ai mentionné plus tôt, entre les années 2014-2015, j’ai eu peu de temps pour m’occuper de la bande dessinée. Pendant cette période, j’ai seulement travaillé sur le storyboard et cela m’a pris environ 2-3 mois en temps accumulé. J’ai travaillé intensément sur le livre entre 2015-2019. Et il a été terminé à l’été 2019. J’avais une règle simple. Accepter quelques projets avec Kape Illustration pour gagner un peu d’argent ; et après les avoir terminés, prendre un peu de temps, (entre 1 et 2 mois) pour revenir au livre et dessiner quelques pages supplémentaires. Et si Evelyne voulait et avait le temps, elle pourrait m’aider avec la couleur numérique sur les pages terminées. Le plan était bien callé mais il ne fonctionnait pas toujours comme nous le voulions. Le rythme des projets rémunérés s’est intensifié et cela est devenu très chaotique. Et il est arrivé parfois que je passe trop de temps sur ces projets déprimant. Lors de ces moments-là, je sentais que je m’éloignais du livre. Heureusement Evelyne a toujours su me remonter le moral et de me remettre sur pied. Quand je trouvais du temps libre, entre les projets, je passais généralement environ 12 heures par jour à travailler sur la bande dessinée, parfois même plus. Le format d’une page originale est un papier de format A3. Mais j’ai quelques spreads qui sont dessinés directement sur du papier de format A2. Toutes les pages sont dessinées à la main, initialement au crayon, puis elles sont encrées avec une fine plume noire 0,03. L’ombrage, la profondeur, le contraste et les touches de finition sont réalisés avec un stylo à bille noir. Après cela, ils sont numérisés à haute résolution (600 DPI) et colorés numériquement. Pourtant, certaines pages du livre sont également directement peintes à l’acrylique. Notamment la scène du prologue, l’épilogue, la dernière section du livre et la couverture. Si vous regardez de plus près, vous verrez la différence entre ces pages mentionnées et le reste du livre qui a été numériquement colorisé. Je l’ai fait parce que je voulais donner l’impression que le prologue et l’épilogue appartiennent à une dimension différente de celle du reste du livre. J’ai senti que mon interaction avec ces pages devrait être encore plus intime, car ce sont des scènes très douces par rapport au reste de l’histoire. En ce qui concerne la couverture, je voulais vraiment qu’elle soit entièrement faite à la main parce que je voulais qu’elle ressemble au même style que j’utilisais dans toutes les affiches que j’ai faites pendant que je travaillais pour Kape Illustration. Pour moi, la couverture devait donner la même impression que l’une de ces nombreuses affiches. Quant à la dernière partie du livre, elle est également en couleur directe, car elle appartient au roman graphique Supherar, toujours en cours de réalisation.

Les oiseaux lumineux est ton 1er album, un one-shot. Cependant on devine que cette histoire pourrait être le début d’une œuvre monumentale. As-tu déjà envisagé de poursuivre ce que tu as commencé ?

Les oiseaux lumineux est en effet un one-shot… et en même temps il ne l’est pas. Chronologiquement, l’action présentée dans ce livre se déroule avant les événements présentés dans mon roman graphique Supherar. Il y a un lien entre les deux. Tout ce qui se déroule dans Les oiseaux lumineux déclenche Supherar une histoire beaucoup plus large qui aurait besoin de plusieurs volumes pour être illustrée. Alors oui, pour l’instant, profitons des oiseaux lumineux comme une one-shot ; mais vous pouvez vous attendre à une suite dans quelques années. Je serais ravi de vous en dire plus à ce sujet sauf que je m’oblige à ne pas le faire, car je me rends compte que plus je partagerai de détails avec vous à ce sujet, plus je ruinerais la surprise. Je préfère ne pas faire de spoilers et vous laisser profiter de ce premier album. Bonne lecture et rendez-vous dans quelques années !

Merci beaucoup pour ta disponibilité, Andrei.

BIBLIOGRAPHIE B.D.

Terapie de Basm #1 (co-auteurs : Evelyne Krall & Andrei Cherascu ) 2013 inédit en France

Les oiseaux lumineuxLes Aventuriers de l’Étrange – 2020